Il y a des réflexions qui naissent de presque rien.
Un matin, en emmenant mon enfant à l’école, je passe devant un marchand de journaux. Je regarde distraitement les titres affichés et j’en aperçois un qui parle de… « dompter le poney ».
Et là, je tique.
Pas forcément contre le titre lui-même, ni contre le choix du journaliste. Après tout, c’est son titre et il a probablement ses raisons de l’avoir choisi. Mais quelque chose réagit immédiatement chez moi : ce mot me dérange.
Et je me demande alors : pourquoi ce mot me fait-il réagir autant ? Et surtout, qu’est-ce que je mets derrière l’idée de « dompter l’autre » ?
Et c’est bien là que la réflexion peut commencer…
Quand l’autre devient quelque chose à maîtriser
Lorsque j’entends le mot « dompter », j’y associe spontanément une notion de maîtrise de l’autre, parfois par la force ou la coercition. J’y vois donc un rapport de force, et même une forme de soumission : l’un prend le dessus et l’autre doit se plier.
Cette représentation ne correspond absolument pas à la manière dont je conçois ma relation avec les chevaux.
Le cheval cherche avant tout à être en sécurité dans son environnement et dans sa relation à l’humain. Il observe, il réagit, il exprime ce qui lui convient ou non. Et lorsque nous entrons dans son espace, nous entrons justement dans une relation avec un être qui a lui aussi ses propres besoins, ses propres limites et sa propre manière de fonctionner.
Alors évidemment, il peut y avoir des désaccords. Il peut y avoir des situations difficiles, des moments où le cheval ne fait pas ce que l’on attend de lui, et même des situations où il devient nécessaire qu’il nous écoute parce que la sécurité est en jeu.
Mais est-ce que cela signifie pour autant qu’il faut le « dompter » ?
Et si nous faisions le parallèle avec les relations humaines ?
J’ai déjà rencontré plusieurs personnes qui, en arrivant face à un cheval, parlaient de l’idée de le « maîtriser », voire de le « dompter ». Le cheval pouvait alors être perçu comme une sorte de challenge : quelque chose de compliqué qu’il allait falloir réussir à contrôler.
Et derrière cette intention, il y a déjà une posture.
Car lorsque j’entre dans une relation avec l’esprit combatif de quelqu’un qui doit prendre le dessus, je ne regarde pas la relation de la même manière que lorsque j’entre avec l’envie de comprendre l’autre.
Je ne vais pas chercher les mêmes informations. Je ne vais pas être attentive aux mêmes choses. Je ne vais pas utiliser les mêmes outils. Et surtout, je ne vais pas construire la même relation.
Or, dans nos relations quotidiennes, nous pouvons facilement retrouver cette logique sans jamais utiliser le mot « dompter ».
Vouloir que l’autre comprenne enfin. Vouloir qu’il fasse les choses comme nous le souhaitons. Chercher à avoir le dernier mot. Vouloir convaincre à tout prix. Chercher à contrôler sa réaction ou son comportement.
Nous ne parlons pas forcément de dompter. Mais parfois, nous sommes bien dans une logique où nous cherchons à maîtriser l’autre.
On ne dompte pas l’autre
Pour moi, c’est là que se situe le véritable changement de perspective : on ne dompte pas l’autre.
Ni le cheval, ni son conjoint, ni son collègue, ni son collaborateur, ni son manager.
L’autre reste l’autre. Il a sa propre histoire, ses propres besoins, ses propres limites, ses propres réactions. Je ne peux pas réellement le contrôler, et encore moins construire une relation saine en partant du principe que mon objectif est de le faire entrer dans le cadre que j’ai décidé pour lui.
En revanche, je peux travailler sur ma manière d’entrer en relation avec lui.
Je peux apprendre à mieux communiquer, à écouter, à observer ce qui se passe dans la relation, à ajuster ma posture, à exprimer clairement mes besoins et à poser mes limites. Je peux expérimenter différentes façons de faire et chercher les outils qui vont nous permettre de mieux nous comprendre.
Je ne maîtrise pas l’autre. Je peux apprendre à maîtriser mes outils relationnels.
Et ce changement peut paraître subtil, mais il transforme complètement la manière dont nous abordons la relation.
De la maîtrise de l’autre à la maîtrise de ses outils
Finalement, c’est peut-être là que se situe le véritable enjeu.
Il n’est donc pas question de maîtriser l’autre. En revanche, nous pouvons apprendre à maîtriser les outils qui nous permettent d’entrer en relation avec lui.
Des outils de communication.
Des méthodes.
Des façons d’exprimer nos besoins.
Des manières de poser un cadre.
Des compétences d’écoute et d’observation…
Et utiliser des outils de communication ne signifie évidemment pas manipuler l’autre. Il ne s’agit pas de trouver la bonne technique qui permettra enfin de faire faire à l’autre ce que l’on veut.
Il s’agit plutôt de prendre conscience de ce qui se joue dans une interaction et de développer notre capacité à communiquer de manière plus claire, plus saine et plus constructive.
Parfois, cela peut même commencer par des choses extrêmement simples : prendre le temps de dire bonjour, de s’intéresser à l’autre avant d’entrer directement dans une demande, de créer un contact avant de vouloir obtenir quelque chose.
Cela peut sembler évident. Pourtant, nous avons tous déjà vécu cette situation où quelqu’un entre dans notre bureau et commence directement par : « J’ai besoin de ça. »
Ce n’est pas forcément méchant. Mais certaines étapes de la relation ont simplement été oubliées créant parfois des tensions bien inutiles…
L’enjeu n’est donc pas d’accumuler les méthodes et les processus. Il est surtout de revenir à une communication simple et équilibrée.
Poser un cadre n’est pas dominer
Ne pas chercher à dompter l’autre ne signifie évidemment pas tout accepter.
Ce n’est pas non plus être passif ou laisser l’autre faire ce qu’il veut.
Il y a des moments où il est nécessaire de poser des limites. De dire non. De poser un cadre. De faire respecter ce qui est important pour soi.
Je l’ai moi-même déjà vécu avec un cheval. Il m’est arrivé de me retrouver face à une situation où il fallait absolument qu’il m’écoute parce que cela devenait dangereux. Mais même dans ce contexte, je ne me suis pas dit qu’il fallait le dompter. Mon intention était plutôt de me faire comprendre, de poser les limites nécessaires.
Un cadre n’est pas là pour dominer l’autre. Il est là pour sécuriser la relation.
Il permet de savoir jusqu’où chacun peut aller. Il permet de faire respecter ses propres limites et, lorsqu’il est clairement posé, il peut justement offrir suffisamment de sécurité pour que la relation puisse exister sans basculer dans le rapport de force.
Encore faut-il être capable d’identifier ses propres limites et de les exprimer.
On passe alors de la conscience de soi à l’expression de soi.
Construire des relations saines
Et cela nous amène à une autre idée importante : une relation saine ne signifie pas une relation dans laquelle tout est toujours fluide.
Il y aura des désaccords. Des incompréhensions. Des tensions. Des moments de friction. Des moments où nous ne serons pas d’accord ou où nous aurons du mal à nous comprendre.
C’est la vraie vie.
L’objectif n’est donc pas de construire une relation parfaite, sans conflit ni difficulté. Il est plutôt de construire des fondations solides, saines, respectueuses et équilibrées, qui permettront justement de traverser les moments où la relation devient plus compliquée.
Et ces fondations commencent, selon moi, par la manière dont nous entrons en relation.
Avec quelle intention ?
Dans quelle posture ?
Sans quel état d’esprit ?
Le cheval comme terrain d'exploration et d’expérimentation
C’est précisément ce que je trouve si intéressant dans le travail avec les chevaux.
Le cheval nous permet de voir très concrètement notre manière d’entrer en relation.
Lorsque vous entrez dans un espace de travail avec un cheval, quelle est votre posture ?
Arrivez-vous avec un esprit combatif, en vous disant qu’il va falloir le maîtriser ?
Êtes-vous plutôt dans l’appréhension, parce que vous avez peur de ce qui pourrait se passer ?
Ou arrivez-vous avec l’envie de prendre le temps de l’observer et de le comprendre ?
Il n’y a pas une seule réponse. Et notre posture peut même varier selon les situations et selon les moments.
Mais ce qui est intéressant, c’est que le cheval va nous permettre d’observer ce que cette posture produit dans la relation.
Nous pouvons expérimenter.
Tester un outil.
Modifier notre façon de faire.
Observer la réaction du cheval.
Ajuster.
Et c’est exactement ce qui rend le travail avec le cheval si riche : on ne reste pas dans la théorie. On peut mettre en pratique ce que l’on est en train de comprendre et voir immédiatement ce que cela change dans la relation.
Puis faire le lien avec notre quotidien.
Parce que ce que nous expérimentons avec le cheval peut devenir une matière de réflexion pour nos relations personnelles et professionnelles.
Cette réflexion est partie d’un simple titre aperçu au bord de la route. Je n’avais même pas lu l’article.
Et pourtant, cela a suffi à faire émerger tout ce cheminement.
Parce que c’est aussi ce que j’aime faire en séance : prendre un mot, une situation, une réaction… et tirer doucement sur le fil.
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